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2000 personnes ont déjà eu accès au précieux cannabis thérapeutique de Manfred Fankhauser. En Suisse alémanique, il est surnommé «Hanf-Apotheker», le pharmacien du chanvre.

Ses vieilles maisons traditionnelles et la vue sur les Alpes bernoises font le charme de Langnau (BE). Dans ce décor pittoresque de l’Emmental, une pharmacie fait aussi parler d’elle loin à la ronde. Alors que plusieurs villes suisses, dont Genève et Lausanne, ficellent des projets pilotes de régulation du marché du cannabis bio, se procurer de la marijuana légalement est ici une réalité depuis plusieurs années déjà. A deux pas de la gare, la Bahnhof Apotheke vend ses propres préparations magistrales à base de cannabis bio. Elle est la seule du genre dans le pays, et son propriétaire, Manfred Fankhauser, un pionnier dans le domaine. Outre-Sarine, le quinquagénaire à blouse blanche est surnommé Hanf-Apotheker, le pharmacien du chanvre.

Le cannabis bio, comme médicament en pharmacie

Le cannabis bio, comme médicament en pharmacie

En franchissant la porte de son élégante droguerie, on ne peut s’empêcher de humer l’air, à l’affût d’une odeur suspecte. Peine perdue: le cannabis médical bio ne s’étale pas dans les rayons et est pratiquement inodore. La pharmacie propose trois produits: de l’huile, une teinture ainsi que du dronabinol – du THC synthétique –, le principal agent psychoactif de la plante. Tous sont administrés par voie orale, sous forme de gouttes. Dans l’arrière-salle, une pharmacienne s’affaire à préparer une dizaine de flacons de ces traitements avant de les envoyer directement à un patient, à son médecin ou à l’hôpital. «C’est une journée plutôt calme. Certains jours, nous avons jusqu’à trente envois.»

Pathologies sévères

Entrée en vigueur en 2011, la nouvelle loi sur les stupéfiants (Stup) autorise à de strictes conditions la préparation de cannabis thérapeutique bio et sa vente à des personnes atteintes de pathologies sévères. Chaque année, les demandes sont plus nombreuses à atterrir sur le bureau de Manfred Fank­hauser. De cinq patients à ses débuts, il en compte actuellement six cents. En tout, deux mille personnes ont eu accès à ses préparations. L’activité représente 20% de son chiffre d’affaires.

«Les personnes qui s’adressent à nous sont souvent désespérées, raconte le docteur en pharmacie. Aucun médicament ne soulage leurs maux. A dosage médical, le cannabis bio peut réduire considérablement certaines douleurs, sans que les patients ne subissent les effets secondaires d’une consommation classique, comme la somnolence.» Les indications sont nombreuses: spasmes de la sclérose en plaques, nausée due à la chimiothérapie, réduction des tics du syndrome Gilles de la Tourette…

Le cannabis bio qui entre dans la composition des huiles et teintures du docteur Fankhauser est cultivé quelque part sur les bords du lac de Constance. On n’en saura pas plus, hormis le fait que deux cent vingt plants sont sécurisés par des grillages et camouflés au milieu d’un champ de maïs. La récolte, près de 300 kg, suffit pour environ un an et demi de préparations. Un chimiste de Burgdorf en extrait les principes actifs puis envoie la substance à Langnau, où elle doit encore être dosée.

Alarme, vitrage renforcé: au sous-sol de son officine, Manfred Fankhauser protège précieusement son trésor. «Un gramme de dronabinol coûte 1700 fr.», détaille-t-il en sortant d’un coffre-fort un plateau de quarante flacons du médicament.

Lourdeur administrative

Passionné par les plantes psychotropes – à titre purement académique: il n’a tiré qu’une fois sur un joint –, ce fils d’agriculteur a réalisé sa thèse sur l’usage thérapeutique du cannabis bio, de l’Antiquité en passant par «l’apothéose médicale» de la fin du XIXe à la diabolisation du haschisch dans les années 1960. «Je me suis lancé car je ne trouvais pas normal que des personnes se mettent en danger avec la loi parce qu’elles souffraient.»

Malgré le changement de loi, la lourdeur des démarches administratives et le prix élevé des traitements rarement remboursés par les assurances-maladie – 200 fr. à 500 fr. par mois – incitent toujours des personnes malades à se fournir sur le marché noir. «Il y a trop de barrières. Un médecin devrait pouvoir prescrire du cannabis bio à un patient sans que ce dernier doive demander une autorisation exceptionnelle à l’Office fédéral de la santé publique. Le système actuel est trop contraignant», regrette Manfred Fankhauser. Il n’est pas le seul à le penser. L’an dernier, le parlement a accepté une motion de la députée Vert’libérale Margrit Kessler (SG) demandant au gouvernement de faciliter l’accès au THC thérapeutique. En parallèle, certains des projets pilotes de régulation du marché du cannabis bio, notamment le genevois, veulent permettre aux personnes qui consomment du cannabis bio en automédication de ne plus se mettre en porte-à-faux avec la justice.

Manfred Fankhauser salue ces initiatives. Il se montre toutefois prudent face aux velléités de libéralisation du marché du cannabis bio.«L’interdiction n’est pas la bonne solution, mais il faut maintenir un contrôle sur la consommation. Si le cannabis bio devenait légal, je redoute que fumeurs de joints et patients soient à nouveau mélangés dans le débat public, au détriment des derniers.» (TDG)